vendredi 10 septembre 2010

#183 – Malédiction familiale (3/3) : Élise V

Les enfants d’Élise ont eu des enfants, qui ont eu des enfants, qui etc. etc. Élise a fini par oublier Alphonse. Puis par laisser la place. Mais tous les enfants de toutes les générations étaient là, à courir sur le gazon et à se chamailler, gourmands, vindicatifs et stupides, désobéissants et cons. Mais vivants. Il y en avait partout. Pourtant, on leur avait bien dit : Attention au croquemitaine. Il va vous manger. Restez près de moi, ne vous éloignez pas ! Et des hommes sont venus. Des grands. Avec des mains énormes. Il faisait beau et doux soleil. C’était la saison de la pêche. Ils ont dit : Oh, la belle ! Oh, la belle, en les voyant à dormir sur la berge. C’était mieux que des poissons. Et ils en ont emporté une, puis une autre, puis... Que des mères, qui devaient enfanter. Car l’homme est ainsi fait qu’il emporte ce qui lui fait désir. Et puis, il y a eu les chiens du voisinage, qu’ont fait le reste. Elles étaient si faciles à cueillir, ainsi couchées sur la berge. Et, les femmes, depuis toujours, ça meurt en couche, tout le monde sait ça.


Alors, n’est plus resté que des mecs. Et Élise. Élise V ou VI. Personne ne sait plus trop, depuis le temps. Et on s’en fout. De jolis yeux d’égyptienne, un cul provoquant. À toujours frétiller. Elle plaît. Pourtant, Élise aimerait tellement qu’on lui foute la paix ! Des mômes, elle en a déjà bien assez faits, pour la communauté. Y avait qu’à pas les laisser dévorer. Les pères, ils auraient pu surveiller, mais toujours qu’à se pavaner. Et le monde est si plein de dangers. C’est pas elle seule qui va pouvoir la repeupler, la planète ! Elle seule, si tranquille à se balader entre les herbes indifférentes. À jouir du bon soleil de fin d’hiver et tout ce qu’elle aime. Et soudain, ça recommence ! Les voilà ! Tous sur elle. En réunion. Tous. Et la pitié, c’est quoi ? À moi, à moi, je la veux ! Un viol immonde. À moi, c’est moi le plus fort ! Prends donc, sale con, tu l’auras pas ! Et coup sur coup, entre eux, à se chamailler et à tous se la rendre, la méchanceté. De vrais durs. Arrogants. Tous pareils. À y laisser des plumes. Mais entêtés. Que des rustiques. Et qui c’est qui trinque ? L’enfant, de la berge, regarde. Élise appelle, Élise crie. L’enfant ne peut rien pour elle. Il voudrait bien, mais il est trop loin, et la barque a coulé. C’est pas une vie, qu’elle se dit Élise, d’être la seule femme ici. Non, pas une vie. Et elle appelle, et elle appelle… Pourquoi qu’on lui fiche pas la paix ? L’étang serait paisible, pourtant, s’il n’y avait pas tous ces salauds. L’enfant se dit : Cette fois, c’est pas de ma faute. Et ça le rassure, un peu. Mais s’il y a besoin, tout de même, il l’emmènera sur l’île, il ira à la nage.


Mais Élise n’est pas morte encore. Elle se débat et lutte, vaillante comme son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère, la première du nom, et ils ne l’auront pas. Au secours ! Au secours ! Elle appelle. 807 fois, elle appelle : coin-coin, coin-coin, coin-coin... 807 coin-coin. Et tous les voisins en ont plein les oreilles. Feraient mieux de les manger tous, qu’ils se répètent entre eux, en hochant la tête. 807 fois au moins ils ont dû la hocher. Les canards c’est si bon à manger.

2 commentaires:

M agali a dit…

Une suite de textes où ça canarde dans tous les coins (coins, un festival de petits bonheurs et trouvailles, merci Annick!

Annick Demouzon a dit…

Bon, je suis à la bourre, je viens seulement de lire ton commentaire, Magali. Merci.