mercredi 15 décembre 2010

#279 – L’intransigeance des mathématiques

Le comptage d’Éric Chevillard l’avait tellement interpellé qu’il finit par ne plus penser qu’à cela. Aussi, pour en avoir le cœur net, un samedi matin, il décida de compter les brins d’herbe du petit carré de pelouse autour de sa boîte à lettres. Il s’arma de sa meilleure paire de lunettes, d’un carnet et d’un stylo pour noter les dizaines, et se mit à l’ouvrage.


403 ! Ce n’était pas possible ! Aussi peu ! Il devait s’être trompé quelque part. Il décida donc de recommencer son décompte, en mettant cette fois toutes les ressources de son esprit hautement analytique au service de sa recherche. Il alla chercher la loupe de philatéliste de feu son père, ainsi qu’une fine paire de ciseaux à couture pour couper les brindilles déjà recensées. Pas une de plus, pas une de moins : 403 !


– Que fais-tu donc les fesses en l’air devant la boîte à lettres ?
– J’essaye de vérifier la Théorie du Chevillard sur les 807 brins d’herbe.
– Et alors ?
– Impossible ! Je n’en compte que 403. Et pourtant, je les ai comptés deux fois...
– Deux fois 403, ça fait 806. Tu n’es pas loin du compte.
– Il en manque un !
– Compte le pilier de la boîte à lettres en plus et tu seras juste.

mardi 14 décembre 2010

#278 – Commerce équitable

Une connaissance rencontrée dans la rue, pas vue depuis longtemps, me demande ce que je deviens. Drôle de question, ne le voit-elle pas ? Je laisse la vie s’accumuler patiemment, s’épaissir. Il est clair que dans le monde de la compétition ma vie n’est pas ce qui s’appelle une réussite. Ce que je deviens ? Une femme allant sur ses cinquante ans, fixée, solidement fixée. Le reste de ma biographie se perd dans une aventure plus vaste, et toi ?


Elle n’a pas compris, a pris peur – la peur est un commerce équitable : elle tourne, se retourne, passe de l’un à l’autre, change de signe sans distinction de genre. On finit toujours par avoir son tour. La peur ne se farde ni ne se maquille. Elle vous tombe dessus, découvre les conséquences et les incidences, les lignes de force, le dessous des cartes, l’envers du décor et les doubles fonds.


Je n’envie pas cette femme qui a pourtant réussi, comme on dit. Et elle, constate, dépitée, que je n’ai pas fait mon chemin, comme on dit. C’est la vie. Plus de 807 femmes l’ont déjà dit, c'est la vie.

lundi 13 décembre 2010

#277 – Improbablogus senis rosae

L'improbabilité de compter 807 brins d'herbe est d'une évidence qui n'est pas sans faire oublier celle de l'existence des 807 lecteurs qui croiraient à ce décompte en faisant de leur croyance un blog, puis un autre, année après année.


vieux célibataire,
un jour on dira de toi :
« le vieux grabataire »


Quiconque aura le privilège d'habiller Cornaline découvrira le véritable sens du mot « assorti » : rose.

dimanche 12 décembre 2010

#276 – Félin, défait l’autre

Les 807 brûlures de cigarettes qu’on venait de lui infliger lui donnait l’allure d’un homme panthère.


Aussi dans sa douleur ne se lassait-il pas de rugir et de fendre l’air, mimant de furieux coups de pattes.


Plus troublant, c’est à la vue d’un bain que l’on faisait couler dans la pièce d’à côté qu’il retrouva soudain mémoire et usage de la parole.

samedi 11 décembre 2010

#275 – Prophétie

Et le nombre sacré apparaîtra en toute chose, en tout lieu et à tout instant.


Et le nombre 807 nous débarrassera de l'inconscient.


Et le monde redeviendra comme au commencement.

vendredi 10 décembre 2010

#274 – Haine

Parce qu’il n’en connaissait pas d’autre, il jugeait que la haine était le meilleur carburant pour démarrer au réveil, l’essence sans laquelle il n’aurait pu se mouvoir. Il aurait voulu passer en revue le monde entier s’il n’avait été limité par l’espace du temps d’un jour.


J’avais du mal à voir une millionnaire atrabilaire sous les 807 traits angéliques de cette petite grand-mère, cintrée dans son tailleur sans âge.


Elle n’aimait pas accabler son mari : elle sentait bien qu’elle avait sa part de responsabilité dans son échec, ce qui ne l’empêchait pas par moments d’avoir des bouffées de haine à son égard, secrètement bien sûr. Et, souvent la nuit elle se réveillait avec ce corps étranger à côté d’elle, elle le haïssait alors jusqu’au matin.

jeudi 9 décembre 2010

#273 – Photographie

Une rue de Montmartre. Une rue balayée au vent mauvais par un homme vert et noir au sourire blanc. Les pieds dans le caniveau, il vous regarde passer. Vous le saluez sans oser entamer la conversation de peur de réveiller sa nostalgie et de savoir comment il vit, loin des siens et dans quelle misère… Vous marchez ensuite vers l’autre rive alors que le ciel menace. Sur le boulevard St Michel, vous croisez le sourire d’une belle qui fuit vers le jardin du Luxembourg sous son parapluie tout luisant de paradis. Souvenir d’une autre... C’était hier votre vie. Hier était la ville, hier était l’amour. Qu’est devenue celle qui vous tenait le bras sur le quai Malaquais, tandis que gonflaient les bourgeons de mai ? Toujours, toujours... Vous hâtez le pas, soudain pressé de rentrer chez vous et de la retrouver. Ombre parmi les ombres du passé.


Sur cette photographie d’elle prise par vous, elle sourit adossée à un mur marqué encore par 807 impacts de balles de la libération de Paris. Vous aviez pris du temps pour prendre ce cliché. C’était bien avant les appareils numériques. Elle était patiente mais un peu agacée. Tandis que vous brandissiez votre cellule sous son nez pour mesurez la lumière, son sourire s’éteignait. Il revint lorsque vous avez braqué sur elle votre objectif mais ce n’était qu’un sourire de politesse pour ceux qui retrouveraient la photo en fouillant dans une vieille malle oubliée des vivants. Un sourire triste qui vous disait adieu. Vous découvrez en examinant attentivement ce cliché que son regard passe au dessus de vous sans vous voir.


Par la fenêtre vous observez la rue mouillée qui luit sous les néons. L’homme vert reviendra demain. Son balai à la main, il s’arrêtera un instant pour répondre à votre salut et vous sourire. Vous continuerez votre chemin le cœur un peu plus léger.

mercredi 8 décembre 2010

#272 – La Nominaliste

Oui, il est bien sûr que sans cette maudite passion de se taire, rien de tout cela ne serait arrivé...


Sang impur caillé en l’air, toujours ma langue demeura-t-elle captive sous un bloc de marbre me gisant à la place du cœur...


Cette vie que j’ai prise, et qui palpite encore au bord de mes lèvres, ne comprenez-vous pas que c’est le don de la mienne que je vous fais...

mardi 7 décembre 2010

#271 – Triptyque en forme de pomme

Refermons le dossier Erik Satie, voulez-vous ?


On peut louer ou pas le génie du compositeur : les mélomanes l'adorent alors que les professionels l'ignorent ; on peut aussi parler de sa folie : tout le monde s'accorde sur ce point, il n'était pas net le bougre, voyez les titres de ses œuvres, les annotations sur ses partitions, etc. ; et cette douce folie s'accompagnait de son inclinaison à toujours trop en faire. Prenons sa composition Vexations. Il indique que ce morceau doit être joué 840 fois. Alors que 807 auraient amplement suffi.


Sa ville natale, pas rancunière pour un sou, a créé un musée en l'honneur de l'enfant du pays alors que ce dernier a baptisé une œuvre Trois morceaux en forme de poire. Que je sache, le Calvados est le pays de la pomme !

lundi 6 décembre 2010

#270 – Complément à l'œuvre de Jean Prod'hom

(retrouvez l'œuvre de Jean Prod'hom ici)
Yamamoto Kidémahapa se détacha à regret de l'amas de corps nus et contempla la petite douzaine de 69 exquis qu'ils traçaient sur la moquette. Quelques visages d'éphèbes aux yeux chirurgicalement débridés se retournèrent vers lui. Une bouche lascive se haussa jusqu'à son entrejambe, des mains se posèrent sur ses fesses, des sexes se proposèrent, mais il les écarta gentiment. Il était l'heure.


Un million de personnes habitaient le complexe, mais à quatre heures du matin, les couloirs étaient heureusement déserts. L'ascenseur arriva, avec un murmure feutré de limousine. Il demanda le dernier étage et se laissa tomber sur le sofa. Une tablette sortit de la paroi à sa droite, porteuse d'un espresso sucré exactement à son goût et de son croissant préféré, sésame, miel et amandes. Il en était à la serviette chaude quand la douce voix synthétique susurra : « Vous arrivez au 807e étage, Yamamoto Kidémahapa san, excellente journée, bon conseil d'administration ».


Les oiseaux de mer tournoyaient au dessus de l'aire de départ des parachutes. Il s'envola avec eux. Contrairement à tes prévisions, ami lecteur, sa Suzuki démarra à la première pression du kick. Ne pas toujours croire à l'onomastique.

dimanche 5 décembre 2010

#269 – Addiction

Il tourne et tourne encore dans le dédale des rues désertes de cette banlieue minable, même son GPS semble perdu et ne trouve pas la ZUP des Prairies Vertes. Il arrête sa voiture, coupe le moteur et se prend la tête entre les mains. Comment en est-il arrivé là ? Comment arrive-t-on à cinquante ans en ayant foutu toute sa vie en l'air ? Elle n'était pourtant pas si mal sa vie, quand il y pense. Il éclate en sanglots, là, seul dans sa BM et dans la nuit. Pas une lueur, les nuages ont caché le faible clair de lune.


Il se calme un peu. Attrape dans la boîte à gants ses cachets et en avale deux, d'un seul coup, sans eau. Ça lui arrache la gorge et lui laisse un goût dégueulasse dans la bouche. Mais au bout d'un quart d'heure, il se sent suffisamment calme pour reprendre la route et trouver la salle communale où se tient la réunion. Sa dernière chance. Jusqu'ici rien n'a marché. Le dernier psy qu'il a vu l'a fichu à la porte en lui donnant l'adresse de cette association. Il roule prudemment, abruti par les cachets qui commencent à faire leur effet et aperçoit enfin une lueur au loin. C'est bien là, au 807 allée des chênes. Il se gare. Le trac monte malgré les molécules chimiques.


Il ouvre la porte du local. Les autres sont déjà arrivés, assis en cercle sur des chaises en plastique, et le regardent entrer. Celui qui doit être l'animateur l'accueille d'un sourire, lui désigne une chaise vide et l'invite à se présenter avant de s'asseoir.
– Bonjour, je m'appelle Éric et je suis huitcentseptophilique.

samedi 4 décembre 2010

#268 – Brutalités génitales

Il écoulait là des jours sereins
Et n’y connaissait aucune alarme,
Ignorant tout des lointains vacarmes
Dans l’intimité du doux écrin.


Un jour pourtant des coups menaçants
Eurent sur lui l'effet d'un réveil
Et des trépidations sans pareilles
En ébranlèrent son fondement.
Se montrant craintif au grand portail,
Il dut esquiver le flot livide
Des 807 spermatozoïdes
Venant de forcer le soupirail !


Ce fut au fond de la cavité
Qu’on les vit s’écraser pitoyables,
Et l’on entendait l’écho durable
De l’ovule fou d’hilarité.

vendredi 3 décembre 2010

#267 – Gnossienne n°807

Cette partition de Satie, je la tiens de ma grand-mère Marthe, qui elle-même l'a trouvée dans la paperasse de sa grand-tante Gilberte à sa mort. Tu sais mon garçon, me raconta un jour Mamie, Tatie a connu le musicien après sa séparation avec « sa Biqui » que Tatie appelait plus volontiers « la Valadon » ou « la pute ». Satie vivait dans une misère qui avait ému Tatie. Elle lui lavait son linge et lui préparait des repas afin qu'il ne dépérisse pas. Elle n'a jamais voulu nous dire si sa relation avec lui s'arrêtait aux tâches ménagères, on ne parlait pas de ces choses-là. Quoi qu'il en soit, il lui a écrit ce morceau pour la remercier. Mamie m'a confié la partition, une Gnossienne, car je suis le seul musicien de la famille. Jusqu'à aujourd'hui, elle est restée inédite.


On peut regretter que Satie n'ait pas retravaillé cette Gnossienne pour lui donner le même éclat qu'aux autres. D'après la date reportée sur le document, elle a été composée en juin 1893. Elle aurait pu être la 4e Gnossienne. D'autant qu'elle reprend les sonorités du triptyque, ses thèmes, ses accords. Autre point, elle commence avec un si bémol, suite logique après les fa, sol et la des précédentes pièces. Enfin, on retrouve l'accompagnement caractéristique des trois premières Gnossiennes (ronde, blanche, noire), avant l'introduction de la croche dans la 4e Gnossienne officielle. Elle ne sera cependant pas la 4e, les spécialistes dénombrant déjà 6, voire 7 Gnossiennes si on compte la pièce extraite du Fils des Étoiles. Alors, celle-ci serait-elle la 8e, ou la 7e ?


Pour moi, pour toi lecteur, pour toi auditeur, elle sera la Gnossienne n° 807.

jeudi 2 décembre 2010

#266 – À fleur d'eau

...Alors pour me rafraîchir, je me plonge dans mes souvenirs : je revois mon ascension dans les Pyrénées, non loin du mont Vallier. Nous étions partis à l'aube et avions gravi la montagne dans un paysage embrumé qui me rappelait curieusement la forêt de Brocéliande, alors que je n'y suis jamais allée. Tout le long du cheminement, nous entendions le cours d'un torrent qui, bien que tout proche, se dérobait à la vue dans des méandres de brouillard.


Arrivés à proximité du sommet, nous avons débouché sur un lac alimenté directement par des névés, paré d'un bel arc-en-ciel. Après cette ascension – de 807 mètres de dénivelé – qui nous avait donné des suées, je n'ai pas hésité à me déshabiller pour aller me glisser dans cette eau extrêmement froide.


J'ai fait trois brasses, puis suis remontée me sécher. Comme moi, deux autres personnes avaient fait cette courte baignade : l'eau était tellement glacée... il lui manquait à peine quelques degrés en moins pour qu'elle ne se raidisse et que sa surface ne change d'apparence et d'existence... autrement dit d'état. On ne pouvait donc s'y attarder. D'ailleurs nos guides ne s'y étaient pas aventurés et nous regardaient avec des yeux éberlués nous tremper dans cette eau si froide. Sans m'en rendre compte, en me baignant, je m'étais blessée en heurtant ma malléole contre un rocher. Ce n'est qu'une fois sortie de l'eau, que je me suis aperçue, en la massant machinalement, que j'en avais « deux » l'une contre l'autre ! La froidure du lac avait anesthésié ma douleur, l'air l'avait réveillée. Ce bain express m'avait redonné chaud, une fois que j'étais sortie de l'eau. J'avais l'impression exquise d'être devenue une feuille, pour le coup, j'avais perdu tout relief, j'étais parfaitement lisse contrairement aux autres randonneurs qui, eux, avaient gardé toutes leurs épaisseurs... Le ciel était dégagé et le soleil enfin brillait.

mercredi 1 décembre 2010

#265 – Préface de l’hiver

Je déteste ce temps gris de novembre où la pluie paraît hésiter au fond du ciel, se fait attendre. Je préfère les silences bleus chargés de cris d’oiseaux qui se forment, au-dessus des maisons solitaires, les nuits d’hiver. À l’entre-deux, à l’automne, on ne voit que des bandes à plumes errer de branche en branche, alourdies par l’eau, tristes et maigres. Je cherche en vain l’alouette qui chante en volant, force la voix plus elle s’élève.


Le temps postillonne, ne veut pas de ma joie. La pluie tombe, inutile, monotone. Le mot seul trempe déjà le papier. La phrase reste en suspens, molle comme une serpillère au bord du seau, attend le vent pour qu’il essore un passé pas simple, laissant des auréoles dans la marge d’un présent qui gribouille.


Je préfère m’envoler. 807 pensées ronronnent, il fait un temps à murmurer des poèmes. Laissons le reste aux loquaces qui toujours nous plumeront.

mardi 30 novembre 2010

#264 – L'autre moi

Pourquoi bon sang est-ce si difficile ? Pourquoi attendre lundi pour manger sainement, pour faire de l'exercice, pour se réveiller tôt ?


Je me fais la promesse chaque soir, et je crois sincèrement que je vais la tenir. « Je commence demain matin. » Mais quand le soleil se lève, une nouvelle personne prend ma place. Elle ne veut pas se lever tôt, elle se moque bien de faire de l'exercice, elle bourre son estomac de malbouffe, et à la fin de la journée c'est moi qui trinque pour ce qu'elle a fait de moi. Je fais 807 promesses – elle ne les tient pas, je lui donne vie – elle ruine la mienne, je la soigne comme un enfant – elle me crache au visage.


Bordel, pourquoi est-ce si difficile d'être MOI tout le temps ?

lundi 29 novembre 2010

dimanche 28 novembre 2010

#262 – Google blues

Il tapa fébrilement ses nom et prénom puis cliqua sur « Recherche Google ». Environ 807 262 résultats s’affichèrent en 0,21 seconde.


Parcourant les différentes pages, il s’aperçut que l’on comptait beaucoup plus d’homonymes que l’on ne croyait. Et tous ces sites consacrés aux recherches généalogiques. Et tous ceux destinés à retrouver vos anciens camarades de classe. Voilà qui brouillait terriblement les pistes.


Déçu, il se dit qu’une recherche avancée pourrait sans doute mieux satisfaire son ego. Heureux homme qui ignorait encore le profond désarroi qui le saisirait lorsqu’il se demanderait quels mots-clés permettraient de le définir.

samedi 27 novembre 2010

#261 – Faire plaisir

il se dit que peut-être bien que c'est vrai qu'il fait plaisir à son ventre : il en est à son 807e Activia


il se dit qu'elle se fait plaisir, c'est sûr : elle en est à son 807e autofictif partagé


mais c'est dommage, les comptes facebookiens étant pour le moins approximatifs on ne saura jamais qui est son 807e ami(e), pourtant ça lui aurait fait plaisir de mettre un nom sur le hasard...

vendredi 26 novembre 2010

#260 – Enfants

La douce houle, le flot vert doux amer.


Ils avaient grimpé sur la falaise et s’étaient assis dans l’herbe haute brûlée par le sel des embruns. Poussières de foin, étoiles de paille, herbes filantes. Litière de lumière frottée de vent. Il pris son visage entre ses mains et la regarda comme s’il ne l’avait jamais vue. Dentelles fougères, ombres légères sur sa peau d'épice. Elle l’attira à lui et leurs corps moissonnèrent callunes et tormentilles. Les fleurs de chèvrefeuilles nourrissaient leur souffle. Il voyait dans ses yeux des forêts enfanter le silence et 807 soleils avancer de front. Dans son corps, le sien retrouvait sa mémoire et l’avenir devenait possible. Il pressentait les jours et les nuits avec elle, leurs enfants dans son ventre. Enfants des greniers, des jetées sans fin. Enfants des îles vierges. Enfants miel des garrigues, enfants lavande, sève acide des sources. Leur flux les déposerait, coquillages, aux rives rêvées. Leurs mains nues les cueilleraient au creux de leurs corps pour les rendre à l'espace. Poussières d’homme, promesse d’univers. Enfants des anciennes blessures, argile tendre, terre de révolte, de récoltes mûres, ils seraient une revanche sur la mort et l’abandon, leurs justes enfants du midi des groseilles. Ils ouvriraient l’horizon et rebâtiraient un monde juste et fraternel, ils franchiraient d'un bond les haies des prairies nocturnes pour créer la lumière.


Il entendit nettement leur rire tandis que la mer assaillait la falaise et qu’elle ondulait avec eux.

jeudi 25 novembre 2010

#259 – Complément à l'œuvre de René Girard

La petite ville de Gstaad peut passer pour l’une des plus jolies des Préalpes occidentales. Il y fut précepteur dans les années soixante-dix. Un couple de Portugais catholiques et dociles assurait alors l’essentiel du train de vie d’une riche famille polonaise dans un chalet de maître situé entre la Lauenenstrasse et la Rotlistrasse : elle cuisinait, blanchissait le linge et tapottait les traversins ; il faisait les courses, endossait le gilet de Nestor et ripolinait chaque matin le véhicule qui menait la maîtresse de maison au Palace dans les salons duquel elle s’adonnait au bridge. Et puis il y avait l'Autrichienne, jeune nurse bien faite ma foi qui s’ennuyait un peu, lui aussi si bien que leurs liens se resserrèrent. La première semaine ne fut pas achevée que le précepteur se retrouva prisonnier du chalet à des heures qui dépassent les convenances. Il lui fallut donc sortir coûte que coûte avant le réveil de la maisonnée. L’Autrichienne le conduisit par la main sur le balcon en lui murmurant les milles folies qui réchauffent nos hivers. Mais pas d’échelle et deux étages à vaincre, ... fermez les yeux c’est fait. Ne voyez-vous pas l’amoureux qui s’éloigne dans la nuit ?


J’ai lu que le X-Seed 4 000 culminerait à 4 000 mètres et regarderait dans les yeux le mont Fuji. Un peu de haut puisqu’il le dépasserait de plus de 200 mètres. Il serait ancré dans l'océan au large de Tokyo et abriterait plus d’un million de personnes. Il compterait, dit-on, 807 étages.


Julien mon frère, que serions-nous devenus si ta Mathilde et mon Autrichienne avaient eu l’invraisemblable idée d'être de ce siècle ?

mercredi 24 novembre 2010

#258 – Strabisme

« J’exorbite, dit l’œil gauche, devant tant d’impudeur étalée sans vergogne sur la voie publique. Exhibée honteusement devant les yeux innocents des écoliers rentrant de l’école et des vieilles dames vertueuses qui promènent leur petit chien. Hou ! »


« J’écarquille, dit l’œil droit, devant tant de beauté, d’harmonie dans les formes, de fraîcheur virginale. Cette photo printanière a tout ce qu’il faut pour rendre moral et dynamisme à l’ouvrier harassé revenant du travail. Oh ! »


« Mettez-vous d’accord, enfin ! Je commence à loucher. », dit l’homme planté depuis trois quarts d’heure devant l’affiche de la nouvelle campagne publicitaire de
807,
Le string des starlettes !

mardi 23 novembre 2010

#257 – Terre en peine

Ils avaient recouvert le terrain vague d'un pavage de blocs rigoureusement identiques en tous points. De telle sorte que cela formait un damier aux teintes grisâtres.


La moindre trace de petit brin d'herbe, sage ou bien affolé, avait purement disparu. Le nombre d'heures passées pour réaliser ce chef-d'œuvre dépourvu de toute vie et qui avait conduit à mettre la terre en terre était incroyable ; cela s'était fait si rapidement, en moins de 807 heures.


Les odeurs de cuisine venant du bâtiment qui jouxtait ce terrain (qui n'avait plus rien de vague) apportaient une couleur locale, un soupçon de vie, une ombre d'humanité. Cela faisait du bien de sentir ces effluves, car cet endroit était affreusement désert et baignait dans un silence déroutant, celui du monde minéral...

lundi 22 novembre 2010

#256 – Le cargo

Derrière le terrain vague, il y a la cabane. C’est là que j’ai vu mon père pour la dernière fois, entre les montagnes de ferraille et les débris des moteurs. Des tas immenses d’acier qui, à la tombée des pluies, devenaient gris métallique ou noir ardoise. Quand on est arrivé à Oklawa, mon père a décidé de se poser, le temps d’une saison. Dans ce patelin de 807 âmes, on ne risquait pas grand-chose. On aurait la paix. Enfin c’est ce que mon père a dit.


Au début, j’allais à l’école, comme tout le monde. C’est pas que ça m’intéressait tant que ça, mais au moins, il y avait des filles. J’avais de quoi m’amuser, ne serait-ce qu’en les coursant pour leur faire peur. Je les attendais à la sortie de l’école pour les suivre jusqu’à chez elles. Elles jetaient des regards furtifs derrière elles, effrayés. Leurs yeux écarquillés, le pas qu’elles pressaient, j’aimais bien. Et puis un jour, tout s’est déglingué.


Il était encore tôt quand je les ai vus arriver. Les deux flics ont à peine frappé à la porte de la cabane : « Bonjour petit, est-ce que Mr Johnson est là ? Ou son épouse ? » Ça m’a fait rire ce mot épouse, même si je sentais que ce qui allait se passer n’allait pas être drôle. Son épouse… plutôt l’une des femmes qui couchait avec lui cette nuit-là ! Et c’était pas ma mère. Celle-là, je ne l’avais pas vue depuis longtemps. Partie un jour sur un cargo avec un marin. C’est la voisine qui m’a raconté ça, Debbie. Je l’aimais bien, Debbie, au moins, chez elle, je pouvais regarder la télé pendant qu’elle écoutait ses émissions à la radio. Et c’est bien la seule qui m’ait un peu parlé de ma mère. Bon d’accord, elle m’a menti. Mais ça, je l’ai su après, quand les policiers ont déboulé, qu'ils ont menotté mon père pour l’embarquer. Il hurlait comme un forcené. Je me suis retrouvé seul dans cette cabane qui puait l’abandon. J’ai traîné toute la journée. Le soir, j’ai rejoint le bar miteux de la station-service. Par nostalgie de mon père, je crois. Et là, les langues se sont déliées. La nouvelle avait circulé. « Deux flics l’ont emmené... la pauvre femme... la mère de son fils, quand même. Tuée à coup de hache... une histoire de jalousie. » Dans les vapeurs moites d’alcool qui m’enivraient, j’ai senti mes yeux se mouiller pour la première fois. J’ai imaginé le cargo tracer une ligne blanche dans l’océan et je me suis dit qu’un jour, je monterai à bord.

dimanche 21 novembre 2010

#255 – Jealous guy

– Chérie ?
– Mmmm, oui, quoi ?
– Je te dérange ?
– Mmm...
– Tu fais quoi là ?
– T'occupe...Qu'est ce que tu veux ?


Elle est assise dans le fauteuil, sa jambe gauche – toujours la gauche, pourquoi ? – repliée sous elle, ses lunettes sur le bout du nez, elle lève la tête vers lui et le regarde de l'air mi-attendri, mi-exaspéré de la mère dérangée par un enfant capricieux.


– Encore en train d'écrire un tes foutus 807 ?

samedi 20 novembre 2010

#254 – Trois

– Je te préviens mon bonhomme : je compte jusqu'à trois, et si tu ne t'excuses pas, tu as une fessée. Un. Deux...
– Papa, pourquoi tu comptes pas jusqu'à 807 ?
– ...
– Bah oui, quoi, t'arrêtes pas de nous parler de ton blog.
– Allez, file !


Jamais deux sans trois, dit-on. Je le conçois pour un triptyque, par définition. De même pour un haïku. Mais qu'en sera-t-il pour les saisons des 807 ?


l'automne du gros célibataire
les feuilles qui tombent
et trois rateaux par jour

vendredi 19 novembre 2010

#253 – Drôle emploi

Vous avez plus de quarante ans, êtes flexible, montrez un pouvoir d’adaptation conséquent.


Vous avez fait vos preuves chez Darty, savez lire une étiquette, vous en servir pour mentir et flouer votre client.


Envoyez votre CV à l’Élysée.


PS : le 807e CV reçu aura un poste de ministre au gouvernement

jeudi 18 novembre 2010

#252 – Le violon de Crémone

Danse du ventre. Vibrato de la peau, excité par la musique. Friselis du vent, délices.


La chaleur monte soudain dans les reins, dans les siens, dans les miens. Le violon en fond n’arrange rien. Rêve d’Orient...


Ce qui décida l’épouse, lassée, à réveiller son mari pour la 807e fois fut le superbe mais tragique conte d’Hoffmann qu’elle vit trôner sur sa table de nuit. Ne prends pas ton rêve pour la réalité, criait-elle, le secouant comme un prunier.

mercredi 17 novembre 2010

#251 – Cheveux d’âge

Il craignait qu’aux rigueurs de son âge
La parure qui fit sa fierté
Ne subisse les puissants outrages
D’une blanche et triste vétusté.


Aussi s’assurait-il que le nombre
De ses cheveux blancs n’aille croissant,
Par un décompte des plus sévères
Qu’il pratiquait au soleil levant.
807 un beau matin manquèrent.
Médusé du rajeunissement,
Il s’en fut courant d’humeur légère,
Mais il se rompit tout l’ossement.


Il n’est de jeunesse qui revienne
Et bien tôt se tarit la fontaine :
Qui de son âge médit ou ment
De son âge aura tous les tourments.

mardi 16 novembre 2010

#250 – De l'autorité

Le moustachu en képi a tourné au moins huit cent sept fois autour de la voiture. On aurait dit un chien qui se prépare à pisser sur une roue et prend son temps pour choisir la meilleure. Il nous a reluqués pendant un bon moment et comme on se tenait à carreau, il a fini par abandonner. Il est reparti avec ses collègues, mais dans ses yeux, on voyait bien qu’il était déçu.


La vie est une prison. Pour s’en échapper il faut passer l’arme à gauche.


Après sa garde à vue qui avait duré pas moins de 807 minutes, elle apparut, le visage marbré, les yeux gonflés, les lèvres démaquillées et les cheveux ébouriffés.
– Alors, tu fais moins la maligne maintenant ! fit l’inspecteur, goguenard tout en mâchonnant le mégot éteint d’un cigare.
Il l’a trouva même moins blonde que la veille. C’est vrai qu’elle n’en menait pas large derrière son rimmel dégoulinant. Redescendant de ses hauteurs, l’orgueil humilié et des larmes dans la voix, elle entreprit de cracher le morceau.