jeudi 13 mai 2010

#113 – Convocation

Il vit les deux hommes garer la voiture, traverser la rue et comprit, — aux martèlements sourds qui surgirent aussitôt dans sa poitrine avec le bruit d’une paire de tennis cognant dans le tambour d’une machine à laver. C’était eux. Forcément eux. Après tout ce temps, il les reconnaissait sans les avoir vus. Après tout ce temps, il aurait dû être habitué, mais non. Il ne le serait jamais. Ses mains tremblaient, inutiles, incapables. Son sac était fait, heureusement. Rangé au fond de la penderie, sous le manteau d’hiver, à côté des bottes fourrées, si nécessaires pour affronter le froid et la boue, là-bas. Il se pencha à la fenêtre, les suivit du regard jusqu'à ce qu’ils s'engouffrent dans le hall d’entrée de son immeuble. Un dimanche, tout de même !


Un bruit de chaussons poussifs le fit sursauter. Son plus jeune fils, les yeux gonflés, la moue pâteuse. Normal, il était presque midi, l’heure où l’ado se levait le week-end. Il se dépêcha d’aller remplir la gamelle du chat, qui griffait la vitre du balcon. Un instant, la tentation : grimper à la gouttière ? S’enfuir par les toits ? Sa tendinite à l’épaule en rigola toute seule. Surtout qu’un troisième homme devait surveiller la cour.


La sonnette, déjà.
— Saloud, 'Pa.
— À bientôt, Grand.
Mieux de ne pas lui ébouriffer les cheveux, tout compte fait. Inutile de l’affoler. Faire comme si tout était normal. Il retira sa main, empoigna le sac. Le plus grand des deux types revenait du bureau, où il était allé sans une hésitation rafler son ordinateur portable. Comme s’il connaissait par cœur l’appartement, ils avaient dû venir en douce pour reconnaître les lieux, sécuriser les accès. Il y avait eu trop de suicides. Le petit bouffi apparut à son tour, l’imprimante et deux ramettes de papier dans les bras, grognant sous l’effort. Ils le poussèrent dans l’escalier, puis sur le passage piéton, s’assirent de chaque côté de lui dans la voiture. Il renversa la tête en arrière, ferma les yeux pour combattre la nausée. Le chauffeur démarra alors pour l’emmener à sa 807e résidence d’écrivain.

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Eh beh, Magali, tu nous fais de ces frayeurs ! Excellent triptyque, excellente chute... 807ème résidence, hein ? Ben, t'es pas partageuse !

Joël H a dit…

Il a existé des résidences d'écrivains très spéciales, par exemple celle de l'écrivain Carlo Levi qui fut relégué entre 1935 et 1936 à Aliano où il écrivit son livre "Cristo si è fermato a Eboli" (Le Christ s'est arrêté à Eboli).Et d'autres encore...Cesare Pavese qui fut arrêté en 1936 et envoyé à Bancaleone, en Calabre etc...
Donc, ta petite histoire, Magali, reste inquiétante...En fait à sa 807 ème résidence, on fusille l'écrivain.C'est la loi. Ils sont patients, les bourreaux.

Anonyme a dit…

Annick D a dit...Magali, et le retour du sadisme.(si, si) Auteur sans pitié...Pauvre mec et avec une tendinite à l'épaule en plus(private joke.Lui épargne rien.
A moins que.... un peu de jalousie, peut-être? C'est pas tout le monde qu'on invite si souvent en résidence...

αяf a dit…

Excellent ! La chute est fabuleuse... Quelle torture ! :)

Annick Demouzon a dit…

Annick D. J'ai relu et, franchement, je me suis bidonnée.

EmmaBovary a dit…

Un 807 noir à souhait avec tension et chute inattendue... parfait!